1998-1999 : Les conflits

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La fonction du conflit dans les faits religieux

Texte de conférence du 21 janvier 1999 par Jean Lambert, Anthropologue

Avant-propos

La question que vous m’avez posée sur le conflit dans les faits reli­gieux, je l’ai saisie parce qu’il m’a semblé, depuis que je travaille sur les monothéismes méditerra­néens, qu’effectivement ils vivent du conflit, ils vivent de leurs conflits – comme peut-être tous les faits religieux – ou du moins on peut penser que le conflit est constitutif du fait religieux.

La guerre du dieu tutélaire

En tout cas, en Méditerranée, la guerre du dieu est une structure lit­téraire très ancienne, pas seulement sémitique. Ce fait que lorsqu’un roi ou un chef est menacé par des ennemis, il va faire une grande invocation à son dieu tutélaire, qu’il s’agisse de Pharaon, de la Syrie babylonienne ou des Sémites proprement dits. On a ce module dans des champs cultu­rels assez variés.
Alors le dieu va intervenir, et par une série de grêles de pierre, de flèches…, qu’importe ce que dit le texte, bref de miracles, sans combattre véri­tablement, les ennemis vont être mis en déroute et une paix sou­daine va s’instal­ler. Donc une structure très ancienne dans les textes reli­gieux du Proche Orient ancien.

Des dieux, des peuples, des héros qui se battent

Cette idée de guerre, j’élargis tout de suite la notion de conflit à sa forme vio­lente, est aussi une structure fréquente dans les textes religieux indo-euro­péens, c’est à dire dans les traditions religieuses qui vont de l’Inde jusqu’en Islande, de la Médi­terranée jusqu’en Scandinavie, et qui rassemblent d’un point de vue linguistique, mais culturel aussi, la plu­part des pays d’Europe (à part la Turquie, la Hongrie et le Pays basque, qui n’ont pas de structure indo-euro­péenne au moins du point de vue linguistique).
Là aussi, j’y reviendrai, les grandes traditions religieuses de l’Inde, de l’Allem­agne, de la Scandinavie, de la Grèce, de Rome, mettent tou­jours en scène, non seule­ment des dieux qui se battent, mais aussi des peuples qui se battent, des héros qui se battent, avec, au terme, on a l’impression, un objectif qui est quand même la paix sociale entre les dif­férentes composantes de la société, afin de parvenir à une situa­tion plus durable.
Donc le conflit, et sa forme violente, la guerre, c’est quelque chose qui est connecté au fait religieux, c’est certain.

Une mise en forme des conflits

Je précise tout de suite que ma position sur le conflit proprement dit n’est pas du tout une position moraliste. Je crois que le conflit est bon, nécessaire, nécessaire pour être dépassé peut-être aussi. Rien de plus grave, on le sait dans beaucoup de champs disciplinaires des sciences humaines, qu’un conflit qui ne sortirait pas, qui ne pourrait pas s’ex­primer.
Le problème, c’est comment un conflit peut-il se mettre en forme, trouver sa mise en forme, trouver l’espace pour se théâtraliser, se dramatiser, bref se jouer, se construire, pour ensuite, éventuellement, être déconstruit. Il me semble que les espaces littéraires, les textes, sont des lieux où les conflits vont être mis en forme.

Un germe d’exclusion

Maintenant, je disais, le conflit me paraît une caractéristique spéci­fique des monothéismes. Ils vivent de leurs conflits, se nourrissent de leurs conflits. Dans le fond, on pourrait dire que cela est issu directe­ment de la notion même de dieu unique. Le dieu unique, ce n’est pas le fait qu’il soit un, c’est le fait qu’il soit exclusif.

Un monothéisme se caractérise, en tout cas après le second Isaïe, par l’idée que ce n’est pas l’unicité du dieu qui est sa définition, c’est l’exclu­sivité de ce dieu, à l’ex­clusion de tous les autres, et donc il y a dans cette affirmation même un germe d’ex­clusion, de conflit, avec les voisins bien sûr.

Conflit externe et conflit interne

Alors, j’essayerai d’analyser et de dire rapidement comment je vois la situation du conflit. Je distinguerai en fait deux types de conflit : un conflit interne et un conflit externe. Le conflit externe entre les mono­théismes, le fait que les mono­théismes se battent, me paraît comme une de leurs propriétés. Les trois qui nous intéressent principalement se battent entre eux et, je crois, vivent de ce combat, donc du conflit externe.

J’essayerai d’analyser un autre type de conflit, interne à chacun d’eux, d’une toute autre nature, un conflit de type spirituel, entre ce que j’appellerai leur dimen­sion idéologique ou religieuse – je prie de m’ex­cuser du vocabulaire ceux d’entre vous qui tenez à ce mot, mais je ne tiens pas au mot « religieux » que je considère comme équivalent à « idéologique » – et leur aspect que j’ap­pelle prophétique ou spirituel, qui est tout à fait autre chose.

Autrement dit, je voudrais essayer d’expliquer qu’en tant que reli­gions, nos monothéismes se battent, ils n’ont fait à peu près que ça depuis l’origine. En tant que prophétisme, ils se déconstruisent comme religion, et là, ils devraient se rappro­cher.

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Le désaccord fondateur, de la permanence et du dépassement des conflits

Texte de la conférence du 17 juin 1999 – par Olivier Abel, philosophe

Introduction

Comment fonder quelque chose dans un désaccord ? Je ne suis pas sûr de ce que je veux en énonçant un tel titre. Mais à la fin de ce long cycle très fourni sur les conflits, il est peut-être envisageable de dire au moins ce que nous ne voulons pas, ce à quoi nous renonçons délibéré­ment. Nous partirons de ce qui nous est le plus proche et nous irons vers les couches les plus profondes, qui ne sont d’ailleurs pas les moins ratio­nalisées, dans l’archéologie de la violence. Nous en viendrons ensuite à la pluralité qui nous oblige à penser le désaccord.

Avertissement : Cette conférence doit être lue en premier lieu dans le contexte de la guerre en ex-Yougoslavie, qui marque fortement les exemples et les questions proposés. Le lecteur pourra, cependant, confronter avec intérêt cette réflexion sur la persistance des désaccords et des conflits aux questions, plus récentes, sur la persistance des conflits au Moyen-Orient.

Dans les conflits jusqu’à la fin des temps

Olivier Abel, Philosophe
Olivier Abel, philosophe

La première chose, c’est que nous ne croyons plus au rêve politico-religieux d’une société sans contradiction, sans conflit, entièrement réconciliée, parce que les sociétés les plus totalitaires sont récemment sorties de ce rêve-là. Et si plus généralement le politique dont nous déplorons le dépérissement est ce politique-là, alors tant mieux qu’il dépérisse, pour laisser la place, tranquillement, à une autre forme de vie politique. Je parle des sociétés, mais on pourrait aussi parler des religions ou des familles, et on pourrait chaque fois décliner les formes de conflit et d’accord depuis le registre politique jusqu’au registre familial, parce que la famille est un très bon exemple pour penser la conflictualité. Une famille où tous les intérêts seraient réconciliés, sans tragédie, est une contradiction dans les termes puisqu’une famille, c’est toujours tragique. Il est ridicule de reprocher cela à la famille, qui doit sans cesse convertir les grandeurs d’amour et celles de justice : ce que l’on peut lui demander, c’est de montrer comment le tragique fait aussi place au comique, dans un mélange indissociable.

Nous savons quant à nous que nous sommes plongés dans le conflit des interprétations, dans le désaccord, jusqu’à la fin des temps. Et qu’il nous faut trouver un modus vivendi dans ce conflit, dans ce désaccord. C’est ce qu’exprimait un philosophe et historien, Pierre Bayle, qui a écrit à la fin du XVIIème siècle un dictionnaire historique et critique dans lequel il essaye de montrer qu’il y a une pluralité de versions de l’histoire, et qu’il faut mettre en page cette pluralité. Il ne s’agit pas, comme le disait Voltaire, de se placer au-dessus des conflits où l’on se bat pour des chiffons obscurantistes. On est dans le conflit, et la tolérance, c’est accepter d’être dans le conflit. Comment allons-nous cohabiter en attendant une solution définitive du problème dont nous reconnaissons ensemble qu’elle nous échappe ?

Sans arbitrage théologique

La deuxième chose que nous ne voulons pas c’est de partager les tâches théologico-politiques entre d’un côté un ordre césarien (et donc, puisqu’il n’y a pas de César sans Pontife, césaro-papiste), qui gérerait des institutions politiques durables, gagées sur la force, et plus ou moins justifiées par un mandat divin de conservation du monde ; et d’un autre côté une église très pure, en marge du monde, qui serait dépositaire du vrai Évangile.
Cela, nous n’y croyons plus. D’abord parce que nous ne croyons pas qu’il y ait une théologie évangélique pure, ou biblique assez claire, qui puisse dire ce qui est vrai en matière de conflit. Il y a dans la Bible des textes radicalement non-violents, de pure protestation contre la méchanceté, et qui montrent bien que la guerre (comme dit Kant) fait plus de méchants qu’elle n’en supprime. Il y en a d’autres qui sont tellement violents qu’on n’ose même plus les dire aujourd’hui.

Ensuite, parce que dans le partage théologico-politique susdit la pluralité est évacuée du monde bien géré (matériellement et symbolique­ment), et toute conflictualité est rejetée en marge, dans une migration qui se soustrait en fait au monde commun. Loin du partage des tâches entre la fonction idéologique du maintien de l’ordre et la fonction prophétique de la protestation, il y a une tension à inscrire entre ces différents pôles théologiques, comme le canon biblique les contient ensemble.

Ni déplacement « religieux » sur un bouc émissaire

Le troisième point, c’est que nous ne croyons pas que la religion puisse être une forme de gestion des conflits par déplacement sur un bouc émissaire. Cette conception sacrificielle fait accepter une injustice suffisamment cantonnée pour que cela ne mette jamais en question l’ordre établi. C’est la conception d’un adversaire de Bayle, Leibniz, qui a écrit la théodicée, la justification rationnelle d’un Dieu tout puissant et qui ne cherche que le meilleur des mondes possibles, sans pouvoir empêcher qu’il y ait encore un peu de malheur. Leibniz était venu comme ministre plénipotentiaire du prince de Hanovre voir Louis XIV pour lui proposer d’arrêter la guerre intra-européenne afin que les pays européens attaquent tous ensemble l’empire ottoman.
C’est toujours l’idée de déplacer la violence pour la concentrer sur quelque chose d’autre, que l’on puisse taper légitimement. C’est la fameuse devise Shadok : pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il vaut mieux toujours taper sur les mêmes. Nous ne croyons pas que la religion puisse se contenter de justifier ce déplacement et cette condensation de la violence sacrificielle, fût-elle la meilleure technique pacificatrice que l’on ait jamais trouvé. D’abord notre degré de civilisation individuelle devrait faire que nous acceptions aujourd’hui de faire un sacrifice pour soi-même, de renoncer à un plaisir immédiat ou d’endurer une charge provisoire, pour un bénéfice ultérieur ; mais que nous n’acceptions plus qu’une partie de la société impose un tel sacrifice à une autre, fût-ce à l’avantage du plus grand nombre.
Ensuite les formes de la violence sacrificielle sont trop variables et dépendantes des structures anthropologiques les plus lourdes de nos cultures. Il n’y a pas une anthropologie unique et quasi-naturelle de la violence et du sacré. On trouve plusieurs manières en effet de concevoir le conflit et de concevoir le pardon, dans des cultures différentes. Il serait intéressant, par exemple, de prendre la figure du loup dans la mythologie grecque et dans la mythologie turco-mongole, pour voir comment le loup est une figure du passage de la civilisation à la barbarie, ou réciproquement, et ce qu’un tel mythe installe dans l’anthropologie du conflit.
Il nous faut donc reconnaître que les humains, qui diffèrent dans leurs façons de voir le bien commun, ne parviennent pas à trouver de consensus dans le malheur, ni à propos du malheur commun. Le malheur du mal que l’humain fait à l’humain, de la violence, c’est qu’il y a différend quant à ce malheur même : les humains ne voient pas le mal au même endroit. Il ne trouvent pas de communauté dans le malheur qui leur permette d’édicter des règles communes capables de les en protéger. C’est pourquoi, dans ce désaccord quant au mal, et dans ce désir farouche de se prouver les uns aux autres, au moins par la violence, qu’ils sont dans le même monde, ils se font du mal en plus. Et c’est pourquoi nous devons explorer la diversité des figures du conflit comme des figures de la pacification, et :

  •  Comprendre ce qui nous arrive lorsque nous basculons dans le conflit.
  •  Accepter la pluralité des formes de conflit.
  •  Chercher sans exclusive comment l’on peut sortir du conflit.

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